SEMENCES - POPULATIONS


Mobiliser la biodiversité oubliée pour une sélection à la ferme, exemple des blés poulards

Le redéploiement de la biodiversité cultivée est un enjeu de taille pour l’élaboration de nouvelles variétés diversifiées adaptées à l’agriculture biologique et aux changements climatiques actuels. L’équipe BCRP (Biodiversité Cultivée et Recherche Participative) ITAB-INRA de Rennes propose une méthode de création de populations diversifiées personnalisées qui permettrait aux agriculteurs membres de collectifs de sélection participative de mobiliser rapidement et efficacement un grand nombre de variétés issues de la biodiversité “endormie”.

Epis de blé Poulard, A. Postec


La diversité est un facteur fondamental de robustesse, d’évolution et donc d’adaptation. Or, lors de l’industrialisation de l’agriculture, les variétés locales, nombreuses et diversifiées, sélectionnées et gérées par les agriculteurs, adaptées à des conditions de culture à faibles intrants, ont été progressivement remplacées par des variétés “élites”, très homogènes, sélectionnées par les semenciers pour valoriser une agriculture à fort niveau d’intrants. Ces variétés sont aujourd’hui quasiment les seules disponibles. De nombreux agriculteurs biologiques se sont organisés depuis près de 20 ans en collaboration avec des chercheurs, pour retrouver et recréer des variétés diversifiées et adaptées à leurs conditions (c’est la sélection participative). Ces derniers ont développé différentes méthodes de mobilisation et de gestion de la biodiversité cultivée. Celle que nous proposons complète celles déjà utilisées et vise à mobiliser rapidement un grand nombre de variétés actuellement non cultivées pour augmenter la diversité disponible.


Réveiller la biodiversité endormie

Pour démarrer la sélection participative, les acteurs recherchent des semences de variétés locales et traditionnelles (variétés populations). En France (et en Europe, avec une variabilité selon les pays), ces variétés ont quasiment toutes disparu des champs et sont conservées dans des centres de ressources génétiques, sortes d’écomusées où sont conservées des milliers de variétés “abandonnées” de toutes origines géographiques (on les appelle des “accessions”). Les chercheurs et les agriculteurs demandent donc des semences dans ces centres, qu’ils reçoivent par petits échantillons (quelques dizaines à quelques centaines de graines selon les espèces).

La pratique la plus commune est de multiplier chaque accession (plutôt appelée “variété population” une fois dans les champs des agriculteurs) «en pur». Au cours de la multiplication, les variétés s’adaptent plus ou moins bien à l’environnement. Elles sont observées et peuvent être sélectionnées de différentes façons en plus de l’adaptation naturelle : sélection de plantes ou épis, mélange de plusieurs variétés, voire croisements manuels chez certains agriculteurs ; jusqu’au passage en production. Les agriculteurs sont sans cesse à la recherche de nouvelles variétés à expérimenter et s’échangent de nombreux petits lots pour ces expérimentations.

Le maintien de nombreuses variétés en pur et en petites quantités demande beaucoup de travail aux agriculteurs. Et même si cette pratique leur permet, ainsi qu’aux associations membres du Réseau Semences Paysannes (RSP), de gérer de manière dynamique plusieurs centaines variétés de céréales à paille (environ 600 variétés de céréales à paille sont actuellement cultivées ou maintenues au sein du RSP), il reste encore des milliers de variétés qui sommeillent dans les centres de ressources génétiques.

Cette gestion en petites parcelles est très complexe pour les collectifs, par manque de temps et de moyens. De plus, la conservation des variétés dans les centres de ressources génétiques les homogénéise considérablement, ce qui réduit leur adaptabilité potentielle.De plus, ce qui réduit leur adaptabilité potentielle. Enfin, les “accessions” ne sont presque pas décrites ce qui n’en facilite pas la demande (comment choisir telle ou telle accession sans en connaître les caractéristiques?). C’est donc dans le but d’amplifier la mobilisation de cette diversité endormie que l’équipe BCRP propose une méthodologie complémentaire des pratiques actuelles des agriculteurs, pour démultiplier les possibilités de remise en culture de cette diversité pour des agricultures biologique et paysanne.


Des populations diversifiées personnalisées pour démarrer de la sélection à la ferme

Cette méthodologie, proposée par l’équipe BCRP, a été conçue pour valoriser un maximum de variétés conservées dans les centres de ressources génétiques et non utilisées. Elle consiste à créer des populations diversifiées personnalisées comme base pour la sélection à la ferme, en mélangeant plusieurs accessions ayant en commun un ou des caractères d’intérêt souhaités par des agriculteurs. Ces populations étant très diversifiées, elles ont un fort potentiel d’adaptation et de sélection.


Figure 1: Proposition de mise en œuvre de la méthode (E. Serpolay-Besson, E. Flipon)


Le travail commence par une bibliographie pour connaître l’espèce choisie (qui répond à une demande de praticiens). On porte une attention particulière à l’histoire de sa sélection, afin d’être en mesure de s’assurer que les accessions qui seront demandées répondent aux principes de l’agriculture biologique énoncés par IFOAM, notamment en termes de méthodes de sélection (vérifier l’absence d’utilisation de biotechnologies au cours du processus).

Ensuite, une recherche des accessions disponibles est alors menée dans divers centres de ressources génétiques (européens ou pas). Des accessions sont retenues en fonction de critères simples tels que la provenance géographique, l’année de collecte, le type de variété (hybride, lignée pure, landrace, etc.), et commandées. Le nombre d’accessions choisies dépend des moyens disponibles pour la multiplication et l’observation (surface, matériel et moyens humains). L’objectif étant de valoriser une grande diversité, le nombre d’accessions doit cependant être assez grand, plusieurs dizaines au moins.


 

Parcelle de multiplication d’accessions de blé Poulard, E. Serpolay-Besson

 

Toutes les accessions sont ensuite multipliées et observées pendant 2 ou 3 années. Les critères retenus pour l’observation sont à forte dominante génétique (qui ne dépendent pas de l’environnement, tel le port au tallage, ou la couleur des épis) et qui peuvent avoir un intérêt agronomique pour les agriculteurs, voire technologique pour les transformateurs. Cette étape permet d’augmenter le nombre de grains pour la constitution des populations, tout en régénérant les accessions (car elles ont souvent passé des années au congélateur).


Après les années de multiplication, des populations diversifiées personnalisées correspondant au-x critère-s d’intérêt des agriculteurs (et/ou praticiens) intéressés sont réalisées. La liste des critères observés est transmise aux agriculteurs qui en choisissent un ou plusieurs selon leurs objectifs. Les populations sont alors composées en mélangeant une petite quantité (ex: cuiller à café) de chaque accession correspondant au-x critère-s choisi-s. Par exemple, un agriculteur souhaite expérimenter une population au «port très étalé» et une autre «au fort tallage, aux épis barbus et aux grains farineux». Pour la population multi-critères, chacune des accessions retenues devra combiner les 3 caractères. Ainsi, plus le nombre de critères à combiner dans une population est grand, moins le nombre d’accessions qui la composent sera élevé.

Une fois semées dans les différentes fermes, les populations diversifiées personnalisées sont multipliées, adaptées, sélectionnées, échangées par les agriculteurs (voire rejoignent les autres variétés en essai), avant d’arriver en production : c’est la gestion dynamique en réseau de la diversité, primordiale pour en assurer le maintien vivant!

Des épis de blé poulard ramifiés, dits «miracles», A. Postec


170 populations de blés poulards “libérées” en 2018

Cette méthode a été mise en œuvre dans le cadre du projet de recherche européen Diversifood (2015-2019) à partir de 2016 par l’équipe BCRP pour le blé poulard (Triticum turgidum turgidum), un blé dur adapté aux conditions plus froides et humides que le blé dur méditerranéen. Plusieurs agriculteurs et boulangers ont souhaité participer à ce projet dans l’objectif d’augmenter la diversité et de découvrir d’autres variétés pour cet écotype presque totalement oublié.

Après une monographie de l’espèce, 197 accessions ont été commandées à la banque de graines espagnole (INIA), et 172 ont pu être multipliées et observées (sur des critères phénotypiques) en 2017 et 2018. Bien que provenant toutes d’Espagne, les accessions n’en sont pas pour autant forcément originaires (plusieurs landraces françaises, italiennes ou autres sont conservées dans cet institut).

La proposition de création de populations diversifiées personnalisées a été relayée au sein du Réseau Semences Paysannes, aux agriculteurs et aux structures déjà sensibilisés à la sélection de céréales (à l’échelle nationale). Cette proposition a rencontré un franc succès avec 29 populations différentes créées (en moyenne 30 accessions par population), 44 lots distribués (une même population a pu être distribuée plusieurs fois) à 23 agriculteurs (ou associations). Chaque accession a été utilisée en moyenne 12 fois. Les populations distribuées en 2018 sont actuellement en multiplication chez des agriculteurs membres du Réseau Semences Paysannes pour leur première année d’adaptation. Seules 17 accessions n’ont pas été incluses dans les mélanges, leurs caractéristiques ne correspondant pas aux demandes; mais elles ont été mélangées et semées par l’équipe BCRP pour créer une population diversifiée spécifique (la population des “orphelines”). Ainsi, presque toutes les accessions sur les 172 multipliées sont potentiellement valorisées en 3 ans.


Bilan des populations diversifiées personnalisées distribuées en 2018
(E. Flipon)

172 variétés de blé poulard
157
variétés distribuées partout en France
23
agriculteurs ont reçu des populations
44
échantillons distribués
2
échantillons reçus par agriculteur en moyenne (de 1 à 9)
30
variétés en moyenne par échantillon (de 3 à 77)
24
critères utilisés pour créer les populations (de 1 à 4)
29
populations personnalisées et diversifiées créé


L’objectif de cette méthode n’est pas de retrouver chaque accession individuellement dans les champs des agriculteurs, mais bien de créer des populations diversifiées et avec des caractères d’intérêt «fixés», comme base de sélection pour les agriculteurs. Il s’agit plutôt d’une nouvelle stratégie de sélection pour amplifier la biodiversité cultivée qui repose sur deux piliers:

  • Un grand nombre d’accessions d’origines diverses. La valorisation d’une large diversité sous-utilisée («endormie» dans les banques de graines) mobilise un maximum de caractères ce qui maximise les potentialités d’adaptation aux conditions actuelles.
  • Une diversité de combinaisons. Il ne s’agit pas de recultiver des variétés traditionnelles mais de créer de nouvelles formes de diversité (les populations diversifiées personnalisées) à partir d’un même pool (les accessions choisies au départ) qui évolueront selon les objectifs et les conditions de chaque acteur.

Cette stratégie facilite la mobilisation d’une grande partie de la diversité endormie, et ce en peu de temps.

L’équipe BCRP continue l’expérience avec l’épeautre et l’avoine. De nombreuses questions restent en suspens sur la pérennité de la démarche: les populations créées répondront-elles aux besoins des agriculteurs et transformateurs? Comment gérer et suivre ces nombreuses populations sur le long terme pour évaluer leur pertinence? Quels dispositifs financiers pour pérenniser ce travail? Le rôle des collectifs locaux (associations d’agriculteurs principalement) et de l’animation des groupes sera fondamental pour y répondre.


Références

Booklet#2 du projet Diversifood: bientôt en ligne à cette adresse: http://www.diversifood.eu/publications-old/booklets-and-reports/)

Les principes de l’agriculture bio: https://www.ifoam.bio/en/translations-principles-organic-agriculture





























La revue de l'ITAB consacrée aux techniques de l'AB

Des articles en ligne sur les techniques et la recherche en AB sur toutes les filières rédigés par les acteurs du réseau



Avril 2019

Auteurs :

Emma Flipon, Audrey Postec, et Margaux Kutelmach (INRA), Estelle Serpolay (ITAB)










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