BIODIVERSITE ET GESTION SANITAIRE


Quelle articulation entre gestion de la biodiversité et santé des plantes?

Comment articuler la gestion de la santé des plantes avec la gestion de la biodiversité cultivée? Voilà la question abordée par une thèse [1] défendue en mars 2017 à l’INRA de Rennes. Adoptant un point de vue interdisciplinaire et agroécologique, elle explore le cas de la gestion de la santé du haricot par les Croqueurs de Carottes, collectif d’artisans semenciers investi dans le maintien de la biodiversité cultivée dans le domaine des potagères, et membre du Réseau Semences Paysannes (RSP).




C’est à partir d’un débat qui a lieu fin 2015 lors du congrès final du projet Farm Seed Opportunities, projet de recherche participatif sur les semences paysannes que cette problématique a émergé. Les participants du congrès ne sont pas d’accord au sujet de la qualité sanitaire de semences de haricot issues du projet.


Lutter contre la maladie ou vivre avec

Face à la présence d’un agent pathogène dit «de quarantaine» dans certains lots de semence, un chercheur en technologie des semences juge insuffisante la gestion sanitaire par les paysans. En effet, la réglementation phytosanitaire européenne prévoit des mesures de protection contre la bactérie en question, du genre taxonomique Xanthomonas, et interdit la commercialisation de semences qui en sont porteuses. D’autres participants, dont des représentants de Croqueurs de Carottes, défendent, qu’au contraire, la réglementation est inadaptée à des pratiques de gestion qui visent à vivre avec cet agent pathogène, ainsi qu’avec d’autres maladies des plantes.

Partant de ces tensions entre les mesures de quarantaine d’une part, et l’intention de vivre avec les maladies des plantes, de l’autre, la recherche se construit sur l’hypothèse que deux conceptions différentes de la santé des plantes s’affrontent. En partant d’un débat concernant un pathogène du haricot en particulier, elle s’intéresse donc plus généralement à la gestion de la santé des plantes dans un contexte de maintien de la biodiversité cultivée. Des méthodes des sciences agronomique et sociologique sont alliées pour étudier le cas des Croqueurs de Carottes, non pas pour faire une description exhaustive et symétrique des différentes approches de la santé, mais bien pour élucider comment ces artisans semenciers articulent gestion de la biodiversité cultivée et gestion de la santé des plantes de façon singulière. Les données mises à profit du processus de recherche ont été recueillies moyennant des expérimentations à la ferme, des entretiens semi-directifs et d'observation participante (c’est à dire que la chercheure a appris des artisans semenciers ou d’autres acteurs lors de rencontres informelles avec eux et en prenant part à des évènements organisés par des membres des Croqueurs ou le RSP).


Approche in situ, axée sur l’adaptation des variétés à son environnement

À l’issue de ce travail, l'approche de la santé des plantes pratiquée par les Croqueurs est qualifiée d’approche in situ. Dans celle-ci, les pathogènes sont considérés comme faisant partie intégrante des populations de plantes et de leur environnement. Les plantes sont jugées saines si elles se montrent capables de vivre avec les pathogènes potentiels et de s'adapter à l'environnement local dans lequel elles sont reproduites d’année en année. La gestion de la santé des plantes consiste donc à veiller au maintien d’un équilibre dynamique au sein du système de production. Lorsque la santé des plantes est fondée sur des interactions entre plantes et terroir, celle-ci se conçoit comme un attribut du système de production, et non de la seule plante, voire de la seule semence. La santé des plantes ne peut alors être jugée que dans l'environnement dans lequel les plantes évoluent, d’où le terme de gestion in situ. L’analyse microbiologique d’un lot de semences peut permettre de conclure sur la présence d’un agent potentiellement pathogène, mais pas sur le résultat final en culture. Le résultat en culture, lorsque les plantes interagissent avec leur environnement et surtout le sol, est ce qui importe le plus pour les artisans semenciers.

En ce sens, l’approche de la santé des plantes de ces artisans semenciers est étroitement liée à leur gestion de la biodiversité in situ. Que ce soit en termes de santé des plantes ou de gestion de la biodiversité cultivée, un lot de semences est l'expression d'un jeu complexe d'interactions. Il est alors difficile de délimiter des populations de plantes de leur terroir de manière précise. Ainsi, la recherche menée dans les champs de producteurs de semences affiliés au Croqueurs et au RSP a démontré que l'environnement dans lequel évoluent les plantes conditionne non seulement la santé, mais aussi l'expression phénotypique et l'information génétique des populations de haricot. En effet, en partant des mêmes lots initiaux, des différences phénotypiques et génétiques ont pu être constatées après 3 ans de multiplication dans des environnements contrastés, indiquant une rapide adaptation des plantes aux conditions environnementales locales [2]. Il a aussi pu être démontré que les communautés microbiennes portées par les lots de semences, plus particulièrement les communautés fongiques, reflètent le terroir dans lequel elles ont été produites: après deux ans de multiplication dans des environnements contrastés, les communautés fongiques associées aux semences se différenciaient en fonction du site de production [3].

Ensuite, la gestion in situ de la santé des plantes doit être prise en compte à l'échelle du collectif. Il a été observé que des producteurs de semences arrêtent parfois de produire une variété de haricot donnée pour des raisons sanitaires. Par exemple, un producteur arrête de produire la variété «St. Esprit à œil rouge» parce que cela fait 10 ans qu’il la multiplie et qu’elle est de plus en plus touchée par des symptômes d’une maladie virale transmissible par la semence. Dans une telle situation, la variété n’est généralement pas abandonnée, mais transmise à un autre producteur affilié au même artisan semencier, afin qu’il essaie de l’adapter à son terroir. Aussi, il est fréquent qu’une variété donnée soit multipliée par plusieurs producteurs au sein du réseau des Croqueurs, impliquant le maintien de plusieurs souches d’une même variété. Le maintien de plusieurs souches au sein du réseau peut constituer une sécurité dans la gestion in situ, car si l’une est perdue pour des raisons sanitaires, d’autres assurent le maintien de la variété. Ces observations sur la gestion collective de la santé des plantes sont également valables pour d’autres espèces potagères multipliées par les Croqueurs.



Miser sur la diversité d’approches pour la gestion sanitaire

Une telle conception de la santé des plantes, qui serait un attribut du système de production dans son ensemble se heurte à d’autres approches, donnant lieu à des tensions telles que le débat autour de la gestion du Xanthomonas décrit en introduction. D'autres approches de gestion se focalisent sur la semence pour véhiculer la santé des plantes. Ainsi, l’analyse microbiologique systématique de lots de semences, telle qu’elle est prescrite pour la semence de haricot en Europe pour empêcher la propagation du Xanthomonas par exemple, vise à exclure l’agent pathogène du système de production par le biais de la semence. La lutte génétique contre des maladies, par la sélection de variétés résistantes, considère également la semence comme principal vecteur de santé, car la santé des plantes est ici assurée par des gènes de résistance contenus dans la semence. Que l’on procède par analyse microbiologique des semences ou par lutte génétique, ces deux modes de gestion ont en commun de concentrer les efforts de gestion de la santé des plantes au sein d’équipes spécialisées – laboratoires de microbiologie ou sélectionneurs – pour empêcher l’apparition de maladies dans les champs d’agriculteurs. Les deux se trouvent dans une perspective de lutte contre la maladie, incompatible avec l’approche des Croqueurs qui visent à vivre avec ces maladies tout en favorisant la santé et ce en attribuant les compétences nécessaires à l’environnement de culture et au collectif constitué par le réseau des Croqueurs.

La finalité de cette analyse n’est pas de pointer la gestion pratiquée par les Croqueurs comme une approche généralisable au sein de l’agriculture biologique. Au contraire, des travaux antérieurs ont montré qu’en agriculture biologique, comme dans l’agriculture en général, diverses approches de la santé végétale [4] et animale [5] existent. Une entreprise semencière biologique allemande rencontrée dans le cadre de cette recherche illustre bien ce propos. L’entreprise est proche des Croqueurs en termes de valeurs – commercialisation exclusive de semence biologique de variétés potagères reproductibles et libres de droits de propriété intellectuelle. Néanmoins, elle met en place une équipe spécialisée pour la qualité sanitaire des semences, réalise des analyses microbiologiques systématiques sur ses lots de semences et développe un système de désinfection de la semence par eau chaude.

La conclusion à tirer de ce travail de recherche est plutôt que la diversité d’approches doit être prise en compte dans la gestion phytosanitaire. La gestion in situ de la santé des plantes fait partie de ce que sont les artisans semenciers membres des Croqueurs et de leur travail de maintien de la biodiversité cultivée. Lorsque leurs pratiques entrent en tension avec des mesures de protection imposées par le règlement phytosanitaire, les identités professionnelles de ces artisans semenciers sont en jeu, au-delà des pratiques elles-mêmes. De délégitimer ou même d’interdire leur façon de gérer la santé des plantes risquerait, par le même biais, de restreindre leur travail de maintien de la biodiversité cultivée.

Désormais salariée de l’ITAB dans le cadre du projet européen LIVESEED, l’auteure de la thèse, Stephanie Klaedtke, poursuit sa réflexion sur la gestion de la qualité sanitaire des semences et des plantes en agriculture biologique. Les échanges entamés avec les Croqueurs de Carottes en vue de la thèse continuent sous forme de groupe de travail. Une nouvelle étude de cas sur la gestion de la carie, maladie fongique du blé transmissible par la semence et par le sol, est également développée pour mettre en lumière les différentes approches de gestion qui existent en rapport avec cette maladie.


Pour en savoir +

Description et analyse plus en profondeur de la gestion in situ de la santé des plantes pratiquée par ces artisans semenciers,voir l'article paru dans un numéro spécial de la revue Études Rurales dédié aux semences, le no. 202 (juillet-décembre 2018).

La thèse (en anglais), ainsi que les traductions françaises de 2 chapitres, sont en accès libre ici:


Références

1. Klaedtke, S. Governance of plant health and management of crop diversity - the case of common bean health management among members of the association Croqueurs de Carottes, Université de Liège, ​Liège, ​​Belgium, and Agrocampus Ouest, ​Rennes, ​​France, 2017.

2. Klaedtke, S.; Caproni, L.; Klauck, J.; de la Grandville, P.; Dutartre, M.; Stassart, P.; Chable, V.; Negri, V.; Raggi, L. Short-Term Local Adaptation of Historical Common Bean (Phaseolus vulgaris L.) Varieties and Implications for In Situ Management of Bean Diversity. Int. J. Mol. Sci. 2017, 18, 493, doi:10.3390/ijms18030493.

3. Klaedtke, S.; Jacques, M.-A.; Raggi, L.; Préveaux, A.; Bonneau, S.; Negri, V.; Chable, V.; Barret, M. Terroir is a key driver of seed-associated microbial assemblages. Environ. Microbiol. 2016, 18, 1792–1804, doi:10.1111/1462-2920.12977.

4. Döring, T. F.; Pautasso, M.; Finckh, M. R.; Wolfe, M. S. Concepts of plant health - reviewing and challenging the foundations of plant protection. Plant Pathol. 2012, 61, 1–15, doi:10.1111/j.1365-3059.2011.02501.x.

5. Cabaret, J.; Nicourt, C. La maladie animale entre visions ontologique et fonctionnelle : jachère des croyances ou culture de l’interdisciplinarité en élevage biologique. In Conference: SFER/RMT DévAB/Laboratoire Cultures et sociétés en Europe « Les transversalités de l’agriculture biologique »; Strasbourg, 2011.








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Mars 2019

Auteurs : Stephanie Klaedtke (ITAB)










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